Quand j'ai reconnu sa voix à l'interphone, j'ai aussitôt compris que c'était la merde, mauvais signe et
annonciateur d'une journée de merde. Voici au moins six mois qu'il n'est pas venu frapper à ma porte, alors s'il le fait maintenant, c'est tout sauf bon signe. Je ne pouvais pas compter sur le
soutien de mon amoureux puisqu'il était prêt à s'en aller pour nous acheter des croissants. Pour bien commencer la journée. C'était mon père.
- Bonjour Papa.
Porte ouverte. Lui, fort bien fringué comme à son habitude, sur la route de son cabinet. Il est rarement en retard, pourtant, à lui, médecin, personne ne songerait à lui en faire le reproche. Les
médecins, allez savoir pourquoi, ont toujours des excuses en béton. Contrairement aux secrétaires qui, semblerait-il, ont commis l'erreur de leur vie. C'est à cette vision que tente de me
convertir Brax, sans grand résultat. Je ne sais pas pourquoi je pense au boulot. Peut-être parce que je croyais devoir y aller, avais oublier le lundi de pentecôte... Enfin, non, je ne l'avais
pas oublié... J'avais oublié de l'enlever de mon réveil ! Du coup, à la grande surprise de mon amoureux, je me suis levée en même temps que lui !
- Bonjour ma chérie. J'espère que je ne te dérange pas ?
- Non, pas du tout, ai-je menti.
Il a du sentir au son de ma voix que je n'étais pas tranquille car il a immédiatement précisé :
- Je ne suis pas la pour longtemps, Anaïs. Et je ne suis pas la non plus pour t'emmerder.
- Je t'assure que tu ne me déranges pas, papa. Tu veux un café ?
- Avec plaisir.
Je devrais prévenir Brax de mon inévitable retard. J'y pense, mais le faire devant mon père ne passerait pas. Il comprendrait sans doute, mais ça me met trop mal à l'aise. Il s'asseoit sur la
chaise tandis que je prépare son café. J'étais entrain de calculer depuis combien de temps il ne s'était pas assit dans ma cuisine. Au moins six mois. Frisson dans le dos. Il n'y avait que ma
mère pour arriver à l'embarquer au domicile de ses enfants chéris. Il préférait qu'on aille le voir dans son environnemment, c'était comme ça.
Je pose devant lui une tasse de café fumante et m'asseoit en face de lui. Je suis prête à l'affronter.
- C'était sympa ton anniversaire, n'est-ce pas ?
Nous l'avions fêter hier alors qu'il était mardi. Le dimanche est parfait pour les anniversaires. Et aujourd'hui, repos !
- Oui, c'était un bon moment familial. On va remettre ça pour l'anniversaire de Jordan, sans doute. Tu préfères chez toi ou ici ?
- Chez moi, les enfants pourront au moins se dépenser. Non pas qu'ils s'ennuient chez toi, mais je préfère les voir courir après un ballon plutôt que s'abrutir devant ta télé.
- Tu sais, je ne l'à mets pas en route très souvent, protestais-je pauvrement.
Pourquoi je suis entrain de lui parler de télévision ?
- Je sais, Anaïs. Tu es - malheureusement - dépendante d'Internet, et je crois que c'est pire. M'enfin, bon, chacun ses défauts...
J'allais protester, je n'en ai pas eu le loisir. Car il a reprit immédiatement :
- Il faut que tu arrêtes de dévier la conversation, maintenant. Tu sais de quoi je vais te parler, même si
tu n'as aucune envie d'aborder le sujet. Mais sois plus intelligente, si tu ne m'interrompes pas, je n'en aurais pas pour longtemps et tu ne seras pas trop en retard à ton job. Le jeu en vaut la
chandelle !
- Ah non, ne me fait pas ce numéro ! Si tu ne veux pas que je sois en retard à mon job, tu me donnes un
rendez-vous pour ce soir ! Je ne suis pas disposée à écouter tes conneries !
- Ne le prends pas de haut, je te prie. Ecoute-moi donc.
Il boit une gorgée du café, et m'examine :
- Je ne suis pas dupe, tu sais.
- De quoi tu parles ?
- Tu fais quoi, la ? Tu cherches à me protéger ? A la protéger ? Ou à TE protéger ?
- P'pa, s'il te plait, ne tourne pas autour du pot. De quoi tu parles ?
J'avais compris, bien sur. Mais j'avais l'impression de me vendre si je lui disais. Fallait que ça vienne de lui. Oui, c'est peut-être con, mais c'est comme ça.
- Quand Raoul a demandé des nouvelles de ta mère, tu es devenue toute rouge. Et tu étais crispée à mort... Tu sais, ça se remarque immédiatement sur les gens qui sont très spontanés, quand le
sujet qui fâche tombe et qu'ils cherchent encore et toujours à y esquiver.
- Tu te fais des idées P'pa. C'est juste que je considère que c'est un sujet sensible, je trouve pas qu'on devrait parler de maman en ta présence, pour pas te gêner. Ce qui se passe est entre
vous et nous, on connaîtra la conclusion finale seulement. C'est suffisant.
- Tu parais tellement sage, logique. Pourtant, je sais, je le sais tu entends, je mettrais ma main à couper que tu sais quelque chose.
- Comment je pourrais ? Je ne suis pas devin !
- Ne me prends pas pour un abruti, cesse de me sous-estimer ! Tu as appris quelque chose, je veux savoir quoi.
- Je t'assure que tu te fais des idées !
- Non. Je le sais. Alors raconte-moi, je suis toute ouïe, je suis la pour ça.
- Je te disais que je ne suis pas disposée à écouter tes conneries et c'est toujours vrai, P'pa !
C'est lui qui a perdu patience le premier. Il a beaucoup insisté. Je savais que je craquerais, que je ne tiendrais pas longtemps...
- Anaïs, je suis la personne qui te connais le mieux au monde, avec ta mère. Dis-moi tout.
- Mais te dire quoi ?
- Tu étais à Paris, n'est-ce pas ?
- Oui, capitulais-je. Oui, j'étais à la capitale.
- Et tu es allée à Montmartre, n'est-ce pas ?
- Comment tu sais ?
- Parce que c'est un point commun que tu as avec ta mère. Je l'y ai emmenée à plusieurs reprises. ET je suis prêt à parier que c'est la-bas que tu l'as vue. A Montmartre.
- Bon, d'accord, ai-je cédé. Je l'ai vue la-bas, oui. J'y suis allée. Elle y est allée aussi.
- Raconte-moi ce qu'il s'est passé la-bas.
- Non.
- Fais-le.
- Non.
- Anaïs !
- Je ne le peux pas. Ce n'est pas à moi de le faire. C'est à elle. Je lui ai répété un million de fois, elle doit t'appeler pour t'en parler.
- Je sais qu'elle ne le fera pas, surtout si elle m'a trompée. C'est la preuve qu'elle m'a trompée d'ailleurs. Sinon, elle m'aurait appelée, ça n'aurait pas été grand chose et elle n'aurait
rien sur la conscience ! Si elle m'appelait et qu'elle me mentait, je le saurais immédiatement, j'ai toujours deviné les choses au son de sa voix, c'est la raison pour laquelle elle ne le fera
pas !
- Arrête d'insister, Papa. Je ne peux rien te dire. Je ne veux pas me retrouver dans vos histoires.
- Tu entres dans son mensonge, si tu ne me dis rien.
- Je sais, je n'ai pas le choix.
- Tes paroles sont la preuve que ce que j'avance est la réalité, n'est-ce pas ? Je suis donc cocu...
- Papa, je ne supporte pas ce mot !
- Il est la réalité pourtant.
- M'en fou.
- Si Jordan te trompait, tu préfèrerais qu'on te le cache ou qu'on te l'avoue ? Dis-moi ?
- Certaines vérités sont plus douloureuses que le mensonge, papa. Je commence à croire qu'il faut garder la douceur du mensonge. Parce que ça me ferait trop mal d'apprendre la trahison de
celui que j'aime.
- Mais la vérité finit toujours par ressurgir et la douleur s'en trouve multipliée. Crois-moi, Anaïs, la douceur du mensonge tue autant que la brutalité de la vérité. Rien n'est beau, dans la
vie, et trouver l'équilibre est la quête de toute une vie qui n'est pas toujours trouvable.
J'ai senti les larmes jaillir de mes yeux et je lui ai confié :
- J'aurais tout donné pour ne pas voir ce que j'ai vu ce jour. Parce qu'en voyant ça, je savais que ça me poursuivrait et que je me retrouverais dans la mauvaise position. Elle qui me supplie
de ne rien dire et toi qui me supplie de tout me dire. J'aurais tout donné pour ne pas être assise dans cette crêperie et à regarder les passsants en rêvassant car j'ai basculé dans le
cauchemar.
- Ma fille, ma chérie... Quoi qu'il se passe entre ta mère et moi ne sera pas de ta faute, même si c'est toi le témoin... Elle te le reprochera sans doute, mais ça ne durera pas, elle sait
que tu es quelqu'un de droit... Dès que tu l'as vu avec cet autre homme, tu savais que ce serait toi qui m'en parlerait... Tu l'as immédiatement compris...
- Oui, c'est vrai...
- J'ai besoin d'en avoir le coeur net, Anaïs. Je ne te le reprocherais pas, je te le redis, tu y es pour rien. Mais j'ai besoin de savoir ce qu'il se passe.
- Vous allez vous séparer ?
- Je n'en sais rien. J'ai besoin de réfléchir.
- Je suis tellement désolée, papa...
- Mais de quoi ?
- De être celle qui a vu ? D'être celle qui balance ? D'être celle qui a le poids sur les épaules du père, de la mère et les miennes aussi ! Je haie cette fille, je haie cette fille, JE HAIE
CETTE FILLE !
- Calme-toi, calme toi...
Cette fois, il murmurait, et serrait mes mains glacées dans les siennes...
- Tu n'y es pour rien, Anaïs, absolument pour rien.
- Mais si... Parce que si je n'avais rien vue...
- ... Ta mère me mentirait sans remord et je ne supporte pas cette idée !
J'étais pâle, il s'en inquiétait :
- Putain, tu es blanche comme un cachet d'aspirine. Je vais prendre ta tension. Viens à mon cabinet.
- Non, non, ça ira. Je vais aller au boulot.
- Tu veux que je te dépose ?
- Non, t'inquiète pas, ça va aller...
- En tant que médecin, je ne peux te laisser partir dans cet état. Je t'emmène.
Mon habit de fantome ne m'a pas quittée de la journée.
Les amicales visites de Daphné et Vincent et les nombreux cafés ne parvinrent pas à chasser les ténèbres de mes
yeux. Déguisée en morte vivante.
Pour terminer, j'ai appelé Ben qui est passé me voir. Lui aussi s'est inquiété de mon air pâle. Je ne lui ai pas dit à quoi il était dû. Je voulais surtout qu'il réponde à mes curiosités. Il ne
l'a pas fait. Je n'ai pas la science de papa ou Jordan pour insister jusqu'à avoir gain de cause... D'habitude, je l'ai, mais la, j'étais trop démontée. Il a juste (donc) répondu :
- Ouais, ça c'est bien passé vendredi soir. Et on doit se revoir ce soir.
- Tu me raconteras ?
- ... Si tu me racontes ce qui t'arrives.
- C'est un secret d'état !
- Le mien aussi !
- On est bien, tiens !
Tu prends trop les choses à coeur, Anaïs, murmurait mon amoureux en me massant pour me détendre.
Il n'y en a bien qu'un qui pouvait m'aider à évacuer mon déguisement de fantome du jour...
Je haie les lundis....
Et les visites mauvaises surprises....
Derniers Commentaires